Deuil numérique & IA2 octobre 2026 6 min
Kémitos : peut-on vraiment "ressusciter" un proche décédé ?
Kémitos promet de recréer une présence conversationnelle de personnes disparues grâce à l'IA. Mais peut-on vraiment "ressusciter" un proche décédé ? Entre prouesses technologiques et limites fondamentales, découvrez ce que ces avatars peuvent et ne peuvent pas faire.
Kémitos promet de redonner vie aux souvenirs, à la voix et à la personnalité de personnes disparues. Mais peut-on vraiment "ressusciter" un proche décédé ? La question est légitime, tant les promesses de ces technologies semblent repousser les limites de la mort.
Ce que Kémitos peut faire
Kémitos utilise les dernières avancées en intelligence artificielle pour créer un avatar conversationnel capable de :
- Imiter le style de communication : l'IA analyse les messages, e-mails et publications pour reproduire le vocabulaire, les expressions et le ton de la personne.
- Cloner la voix : la synthèse vocale permet de reproduire la voix avec une grande fidélité.
- Raconter des souvenirs : l'avatar peut partager des anecdotes et des histoires basées sur les données fournies.
- Répondre aux questions : l'IA génère des réponses cohérentes en fonction du contexte et de la personnalité de la personne.
Ces capacités peuvent créer une illusion troublante de présence. Les utilisateurs peuvent avoir l'impression de converser avec leur proche disparu, d'entendre sa voix et de retrouver ses expressions favorites.
Ce que Kémitos ne peut pas faire
Cependant, il est essentiel de comprendre les limites fondamentales de cette technologie :
Pas de conscience : l'avatar est un programme informatique, pas un être conscient. Il ne ressent rien, ne pense pas et n'a pas de souvenirs au sens humain du terme. Il simule des réponses basées sur des modèles statistiques.
Pas d'émotions réelles : l'avatar ne ressent pas d'émotions. Il peut imiter des expressions émotionnelles, mais il ne les éprouve pas. La tristesse, la joie ou l'amour qu'il exprime sont des simulations.
Pas d'évolution : une personne évolue tout au long de sa vie. L'avatar, lui, est figé dans les données qui lui ont été fournies. Il ne peut pas grandir, changer d'avis ou apprendre de nouvelles expériences.
Pas de compréhension : l'avatar ne comprend pas vraiment ce qu'il dit. Il génère des réponses basées sur des probabilités statistiques, sans véritable compréhension du sens.
Le risque des hallucinations
L'un des problèmes majeurs des modèles de langage est leur tendance à "halluciner" — c'est-à-dire à générer des informations incorrectes ou inventées. Dans le contexte des avatars post-mortem, cela peut avoir des conséquences graves :
- Réponses inattendues : l'avatar peut dire des choses que la personne n'aurait jamais dites.
- Fausse informations : l'avatar peut inventer des souvenirs ou des événements qui n'ont jamais existé.
- Propos blessants : l'avatar peut générer des réponses inappropriées ou douloureuses.
Des chercheurs de l'Université du Colorado ont montré que les utilisateurs préfèrent les avatars qui parlent à la première personne (comme s'ils étaient le défunt), mais cela augmente le risque de confusion entre la simulation et la réalité.
L'impact sur le processus de deuil
La question centrale est de savoir si ces technologies aident ou entravent le processus de deuil.
Les arguments en faveur :
- Réconfort momentané : pouvoir "parler" à un être cher disparu peut apporter du réconfort dans les moments difficiles.
- Expression de sentiments inachevés : certains utilisateurs trouvent l'occasion de dire ce qu'ils n'ont pas pu dire avant le décès.
- Lien symbolique : l'avatar peut aider à maintenir un lien symbolique avec le défunt.
Les arguments contre :
- Entrave à l'acceptation : le processus de deuil se fonde sur l'absence du mort. En maintenant artificiellement une présence, ces outils peuvent empêcher l'acceptation de la perte.
- Dépendance émotionnelle : les utilisateurs peuvent développer une dépendance à ces simulations, au détriment de leurs relations sociales réelles.
- Fausse représentation : l'avatar est une version idéalisée ou déformée de la personne, pas la personne elle-même.
Les témoignages
Les expériences des utilisateurs sont variées :
Rebecca Nolan (Canada) : après avoir créé un chatbot à l'image de son père décédé, elle s'est retrouvée en pleurs, en criant de frustration. "C'est comme si mon père vivait dans ChatGPT, et j'ai donc besoin de ChatGPT pour avoir ces conversations. Et cela m'a semblé être une perte vraiment immense."
Joshua Barbeau (Canada) : après avoir perdu sa fiancée, il a trouvé du réconfort à lui annoncer qu'elle avait obtenu son diplôme. "La première fois que j'ai parlé avec le simulateur de Jessica, c'était vraiment comme un cadeau."
L'étude de l'Université du Colorado : les participants ont préféré les avatars qui parlent à la première personne, mais se sont dits inquiets qu'une utilisation à long terme cause une dépendance ou perturbe le processus normal de deuil.
La position des experts
Les psychologues et les chercheurs sont partagés :
Marie-Frédérique Bacqué (psychopathologie clinique) : "le processus du deuil se fonde sur l'absence du mort. Cela n'apporte rien, si ce n'est une conception algorithmique de ce qu'il reste du mort."
Catherine Pernet (Fédération Européenne Vivre son Deuil) : "Si on maintient artificiellement l'autre, le processus ne peut pas se mettre en place. Il faut éprouver le manque, l'absence dans ses tripes."
Jed Brubaker (Université du Colorado) : "les participants se sont dits inquiets qu'une utilisation à long terme de ce genre de robots cause une dépendance ou perturbe le processus normal de deuil."
L'importance de la transparence
Face à ces risques, les experts insistent sur l'importance de la transparence :
- Identification claire : l'avatar doit être clairement identifié comme une création IA, pas comme la personne elle-même.
- Limites explicites : les utilisateurs doivent être informés des limites de la technologie.
- Encadrement professionnel : l'utilisation de ces outils devrait idéalement se faire sous la supervision d'un psychologue.
- Durée limitée : une durée de vie limitée pour ces avatars pourrait faciliter le processus de deuil.
À retenir
Kémitos et les technologies similaires ne peuvent pas "ressusciter" un proche décédé. Ils peuvent créer une simulation convaincante de sa voix, de son style et de sa personnalité, mais il s'agit d'une imitation, pas d'une résurrection.
L'avatar est un outil qui peut apporter du réconfort momentané, mais il peut aussi entraver le processus de deuil en maintenant artificiellement une présence. Il est essentiel de comprendre ces limites et d'utiliser ces technologies de manière responsable.
L'objectif n'est pas de remplacer un être cher, mais de préserver son histoire et de transmettre sa mémoire aux générations futures. La technologie change le support, mais pas l'intention : honorer la mémoire de ceux qui comptent.
Sources
- Radio-Canada - Faire ressusciter les défunts grâce à l'intelligence artificielle
- Ordre des psychologues du Québec - Avatars numériques post mortem et deuil
- The Conversation - L'immortalité artificielle à nos portes
- Le Parisien - Besoin de ça pour combler un manque
- RTS - L'IA qui "ressuscite" les morts
- Alpha - Kemitos : Quand l'intelligence artificielle redonne vie aux souvenirs