Le Journal

Deuil numérique & IA2 octobre 2026 5 min

Kémitos et les psychologues : les avatars post-mortem aident-ils ou entravent-ils le deuil ?

Les avatars post-mortem comme ceux créés par Kémitos soulèvent des questions cliniques majeures. Entre réconfort momentané et risque de deuil pathologique, les psychologues s'interrogent sur l'impact de ces technologies sur le processus de deuil.

Les avatars post-mortem, comme ceux créés par Kémitos, soulèvent des questions cliniques majeures. Ces technologies qui permettent de "converser" avec un proche décédé bouleversent les modèles traditionnels du deuil et obligent les psychologues à repenser leur accompagnement.

Les modèles traditionnels du deuil

Pour comprendre l'impact de ces technologies, il est essentiel de rappeler les modèles traditionnels du deuil :

Le modèle de Freud (1917) : le travail de deuil est un lent retrait des investissements portés sur l'objet perdu. Faire son deuil, c'est détacher progressivement.

Le modèle de Kübler-Ross : le deuil suit cinq étapes (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation), bien que ce modèle soit aujourd'hui critiqué pour sa rigidité.

Le modèle du double processus (Stoebe et Schut) : le deuil est un processus dynamique d'oscillation entre la perte (tristesse, remémoration) et la restauration (acceptation, réorganisation).

Les liens continus (Klass, Silverman et Nickman, 1996) : la plupart des endeuillés maintiennent durablement un lien intérieur avec le défunt. Ce lien n'est pas pathologique en soi : le deuil sain ne rompt pas le lien, il le transforme.

L'ambivalence des avatars post-mortem

Les avatars post-mortem comme Kémitos créent une situation nouvelle : ils permettent une interaction continue avec une simulation du défunt. Cette interaction peut avoir des effets ambivalents :

Effets potentiellement positifs :

  • Apaisement temporaire : sentiment de présence apaisante, baisse de l'angoisse de séparation
  • Expression de sentiments inachevés : possibilité de dire ce qui n'a pas pu être dit avant le décès
  • Lien symbolique : maintien d'un lien avec le défunt, en cohérence avec les modèles des liens continus
  • Réconfort : certains utilisateurs trouvent un véritable réconfort dans ces interactions

Effets potentiellement négatifs :

  • Figement du deuil : l'avatar peut devenir le support illusoire d'une présence jamais perdue, empêchant la construction psychique de l'absence
  • Dépendance : usage compulsif, fixation sur le passé, confusion d'identité
  • Entrave à l'acceptation : le processus de deuil nécessite une séparation pour "faire passer une personne de sa présence objective à une présence intérieure"
  • Risque de deuil pathologique : une utilisation prolongée peut conduire à un trouble de deuil prolongé

Les positions des psychologues

Les psychologues sont partagés sur l'utilisation de ces technologies :

Marie-Frédérique Bacqué (psychopathologie clinique) : "le processus du deuil se fonde sur l'absence du mort. Cela n'apporte rien, si ce n'est une conception algorithmique de ce qu'il reste du mort."

Catherine Pernet (Fédération Européenne Vivre son Deuil) : "Si on maintient artificiellement l'autre, le processus ne peut pas se mettre en place. Il faut éprouver le manque, l'absence dans ses tripes."

Jed Brubaker (Université du Colorado) : "les participants se sont dits inquiets qu'une utilisation à long terme de ce genre de robots cause une dépendance ou perturbe le processus normal de deuil."

Evelyne Josse (psychologue, psychotraumatologue) : "peuvent-ils apporter du réconfort ? aider à traverser un deuil ? ou, au contraire, entretenir une illusion de présence, renforcer la dépendance, la culpabilité ou l'isolement ?"

Le risque de deuil pathologique

Le trouble de deuil prolongé (ou deuil compliqué) est une condition clinique reconnue dans le DSM-5. Il se caractérise par une incapacité, après plus d'un an, à gérer la souffrance émotionnelle, à réintégrer les activités quotidiennes ou à trouver un sens à la vie.

Les avatars post-mortem peuvent contribuer à ce risque en :

  • Maintenant artificiellement la présence du défunt
  • Empêchant l'acceptation de la perte
  • Créant une dépendance émotionnelle
  • Figeant le processus de deuil

Les recommandations des professionnels

Face à ces risques, les psychologues recommandent :

Pour les utilisateurs :

  • Encadrement professionnel : utiliser ces outils sous la supervision d'un psychologue
  • Limitation temporelle : ne pas utiliser ces outils de manière prolongée
  • Transparence : être conscient qu'il s'agit d'une simulation, pas de la personne
  • Signes d'alerte : consulter si l'usage devient compulsif ou si le deuil semble figé

Pour les thérapeutes :

  • Questionner la fonction psychique : demander ce que le patient ressent après l'échange avec l'IA
  • Explorer les limites : rappeler que l'IA imite mais ne restitue jamais la subjectivité
  • Redonner sens au travail de deuil : aider le patient à articuler sa souffrance
  • Ne pas valider ni interdire : accompagner sans jugement

L'avenir de la thérapie

Certains chercheurs explorent l'utilisation thérapeutique de ces avatars dans un cadre clinique :

L'exercice de la chaise vide : intégrer l'avatar dans des exercices thérapeutiques établis pour faciliter des conversations externalisées entre l'endeuillé et le défunt.

L'art-thérapie : utiliser le processus de création de l'avatar comme un exercice thérapeutique en soi.

Les adieux progressifs : encourager les patients à interagir avec l'avatar tôt dans le processus de deuil, puis à réduire progressivement ces interactions.

Cependant, ces approches nécessitent des recherches empiriques rigoureuses pour évaluer leur efficacité et leurs risques.

À retenir

Kémitos et les avatars post-mortem représentent une révolution dans notre rapport au deuil. Ils peuvent apporter du réconfort momentané, mais ils risquent aussi d'entraver le processus naturel de deuil en maintenant artificiellement une présence.

Les psychologues insistent sur l'importance d'un encadrement professionnel et d'une utilisation responsable. L'objectif n'est pas de remplacer un être cher, mais de préserver son histoire et de transmettre sa mémoire aux générations futures.

La technologie change le support, mais pas l'intention : honorer la mémoire de ceux qui comptent. Cependant, le processus de deuil reste un travail humain, imparfait mais soutenant, qui ne peut être remplacé par une machine.

Sources

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